N° 2 Chez l' ophtalmo
1974 -- Je prends un RV avec une jeune collègue,
pour aller chez le seul ophtalmo de la ville à poser des lentilles de contact .
Il est réputé pour être antipathique, c'est pour ça
qu'on y va en force.
On nous l'avait décrit grand, brun .
Notre tour arrive ; c'est un beau jeune blondinet,
yeux bleus, style germanique, souriant qui nous reçoit.
Ma collègue qui aime bien rire et moi, passons un agréable rendez-vous, à discuter progrès de la science etc ..
En sortant nous regardons nos feuilles de soins ,
ce n'est pas du tout le nom prévu.
En fait nous avions eu par miracle, son
nouvel associé : le Dr J.
Un jour je saurai le pourquoi de l' affaire : la secrétaire médicale,
dame très gentille d'un certain âge, n'aime pas beaucoup son patron , et
dès qu'elle le peut , surtout aux nouveaux "clients", elle refile le
nouveau, qui est si aimable, et qui "après tout , a bien le droit
de gagner son pain"
Nous le revoyons souvent pour les essais et le
suivi. Il nous taquine, et plaisante beaucoup avec nous . "Hummm vous avez les
yeux cernés ! encore sortie hier soir ?"
Hélas, très vite il part s'installer seul, dans la
petite ville qu'il habite, à .... 50 km !
Avec mon amie nous continuons à aller le voir, tous
les 6 mois et nous lui amenons d'autres collègues ou nos proches.
Sa gentillesse et sa compétence lui attire vite une
énorme clientèle de tous les environs.
Le beau J, je l'aime beaucoup, et même plus que ça
.
Les examens avec lui me remplissent de troubles et
d'émotions à chaque fois.
Il y a la prise de la tension (ancienne façon, nous sommes dans les années 70) et mes grosses larmes
qu'il essuie délicatement avec un kleenex,
la lecture des lettres (boof) mais surtout , le
meilleur pour la fin :
le fond de l'oeil avec son faisceau lumineux
puissant.
Plus de tablette et d'appareils entre nous dans la
pièce obscure.
Il fait rouler son tabouret au plus près de moi.
"regardez droit devant vous".
Sa main gauche immobilise ma nuque, sa droite tient
la lampe / loupe avec laquelle il observe.
Nos visages sont à 10 cm. je sens son léger souffle
dans mon cou, ses genoux contre les miens .
Inutile de me préciser de ne pas bouger. Je savoure
cette proximité si douce ; je suis presque dans ses bras...
Mais les années passent trop vite, et pour diverses raisons (surtout des décès) je me retrouve seule à aller le voir.
Faire seule 100 km aller retour, n'est pas rentable
pour moi.
Je me résigne donc à prendre un confrère dans ma
ville , le Dr L ; je l'aime bien celui ci aussi et c'est réciproque, mais plus
pour les mêmes raisons.
Il adore quand je lui pose plein de questions et
quand je tombe en admiration devant ses appareils dernier cri.
Plus de frôlements, plus de main sur
moi.
Le destin, sadiquement, m'a joué un tour .
En 2008 une manifestation se déroule dans la ville de J . Dans la salle des fêtes où un vin
d'honneur est organisé, qui vois-je qui le sert ... ? J !
Il me reconnait malgré les années , et vient aussitôt vers moi.
J, refusant ma main : "oh.... on se fait la bise, hein ?"
!!!!!!!!! après 35 ans ........
Nous parlons un peu ; il n'exerce plus, il continue
juste les opérations, dans un petit hôpital plus loin, car il a beaucoup d'activités en dehors
.
Ahhhh J ! je ne l'oublierai jamais .
Je l'entrevois, une autre fois, dans ma ville, cette
fois, mais très entouré.
Il me salue de loin, il ne
peut quitter sa place.
Un beau chapitre de ma vie . Je n'étais surement
pour lui qu'une bonne cliente , amusante et facile à examiner, car docile et
attentive. J'aurais donné cher pour rester plus près de lui encore, et
plus longtemps.
C'est LE seul médecin qui m'aura fait une bise
!!!!!!!!
Il faut savoir se contenter de peu .....